Dieu d'Israël, dieu des autres

d’après une conférence de Dany Nocquet,

professeur d'Ancien testament à la Faculté libre de théologie protestante de Montpellier

 

Ou comment le dieu EL né sans doute en Arabie saoudite au 13 e, a été adopté par les Hébreux. De dieu du tonnerre et de l’orage, puis de la guerre et enfin de la nation, il est devenu au 6 eme le Dieu unique de toutes les nations.   

Les « représentations » du divin (les images qu'Israël se fait de Dieu) se sont déplacées dans l'Ancien Testament, de la fin du IIè millénaire à la fin du premier (avant J.C.) ? Elles passent d'une vision immanente à une dimension plus personnelle, plus indépendante qui admet la diversité (de l'immanence à la transcendance). Elles sont liées aux évolutions étatiques d'Israël (du roi au Temple).

I – YHWH une divinité qui vient du sud (XII – X siècle avant J.C.)

On trouve les traces d'un Dieu « El » à la fin du deuxième millénaire : une divinité locale dans le temple d'Amran en Arabie saoudite et la stèle de Mernephta (13e s.) Des récits bibliques parlent de ce dieu de la tempête et de la guerre. Il est comparable au dieu égyptien « seth ».

En Ex 18,11 il y a la trace d'un culte à YHWH en pays de Madian : Moïse épouse une madianite, son beau père Jethro est le premier à rendre un culte à YHWH (peut-être, le début d'une foi monothéiste ?). Israël bénéficie du soutien des madianites (connivence entre Edomites et Madianites) . A l'origine YHWH est une divinité de la tempête et de la libération d'Egypte. Le yavisme naissant va en faire un dieu « climatique ».

2 – Le triomphe de YHWH lié à la théologie royale ( X – VI siècle avant J.C.)

Le divin devient lié à la royauté :

  • le roi est fils de Dieu (2S 7,13 et Ps 2 repris dans le baptême de Jésus)
  • le roi est lieu-tenant de Dieu (cf Assoud, le grand roi assyrien)
  • la Loi vient de Dieu (Dt 11) inspirée d'Hammourabi
  • une stèle de Baal à Ougarit montre le dieu protégeant le roi

Mais Jérusalem est influencé par d'autres traditions, Baal (dieu climatique) et YHWH ont cohabité (cf livre de Juges et début de la royauté), plus ou moins associés à la déesse Ashira :

  • le culte de YHWH s'installe au IXè siècle (cf 2R10)
  • David introduit le caractère solaire du culte de YHWH (Ps 19, 6-8 ; Ps 84), amalgame YHWH / Dieu solaire.
  • YHWH est aussi celui qui répond par le feu ( 1R 18,21) c'est une divinité climatique

YHWH s'impose à la fin du IXè siècle (coup d'état de Jéhu), il devient divinité royale, à Samarie et Jérusalem, qui protège le roi. Après la destruction du royaume du nord (732 puis 722), le royaume du sud reste le seul. Selon l'interprétation d'Esaïe, c'est grâce à YHWH qui a sauvé sa ville, alors que le dieu Amon n'a pas sauvé Thèbes. YHWH devient alors Dieu unique.

A la fin du VIIè siècle, il y a purification du culte avec une reformulation de l'unicité de YHWH, une théologie de l'alliance et de la résistance. C'est le roi Josias qui est à l'origine de cette réforme.

A la fin de l'Exil, le dieu attaché à la royauté va devenir un dieu du monde entier. Il y aura articulation de l'un et du multiple, YHWH deviendra le Dieu de l'histoire.

3 – YHWH garant de l'ordre du monde, la théologie du Temple (VI – Vè siècle avant J.C.)

Le Temple, est une des trois « institutions » d'Israël (la Terre, le Roi, le Temple). Au retour de l'Exil, après la reconstruction du Temple, les milieux sacerdotaux prennent conscience d'une communauté sans roi. Le grand souci des prêtres est de rétablir le culte pour permettre à nouveau la présence du divin. S'il n'est pas satisfait des sacrifices, Dieu peut abandonner le territoire. C'est la pire chose qui puisse arriver (Ez 8,11et ss), le sacrifice étant le moyen d'entrer en contact avec Dieu

Les prêtres vont théoriser une nouvelle histoire de la révélation divine : la violence a perturbé l'ordre de la Création et dans la nouvelle alliance avec Noé Dieu renonce à toute puissance destructrice. La ligne sacerdotale invente comment Dieu vient habiter le Temple (Ex 40,34-38). Israël est chargé du culte de YHWH. Il y a cohabitation divin/humain par l'action sacerdotale. Les prêtres inventent un culte post-monarchique (sans roi). Ils s'approprient le Dieu universel. La communauté est responsable de la pureté.

4 – Dieu des étrangers, théologie de l'altérité et de l'universel (V – IVè siècle avant J.C.)

C'est une adaptation à l'état de « Diaspora » :

  • la « Terre promise » est au-delà du Jourdain (fidélité de YHWH à la Cisjordanie)
  • la promesse s'accomplit en dehors de la Judée et de la Samarie (Gn 20,1 . 45,17), elle s’agrandit à la Mésopotamie. Les Patriarches habitent en dehors de la Judée.
  • L’Égypte est aussi « Terre promise » (Gn 45,17)
  • les voisins deviennent partenaires, les peuples qu'Israël devaient chasser deviennent légitimes.

    Une théologie de l'altérité  :
  • Dieu veille à l'autonomie des peuples.
  • les liens de parenté sont légitimés, relations pacifiques avec Abimélek (Gn 20, 3-5)
  • un souci divin pour les anciens ennemis (Gn 21,22-27)
  • l'image des peuples oppresseurs est renversée

            Une théologie de l'universel :

Le Dieu d'Israël est le Dieu des autres : une histoire internationale du salut s'écrit :

  • en 2R5,14-17, Nahaman veut emmener de la terre pour faire son autel, c'est la cohabitation de pratiques religieuses différentes. Jusque-là les sacrifices en terre étrangère étaient considérés comme impossible, cela devient possible.
  • en Dt4, 19, la relation privilégiée d'Israël avec YHWH n'exclut pas l'existence d'autres peuples, c'est un monothéisme ouvert

En conclusion

L'homme biblique fait l'expérience d'un Autre (d'une altérité), mais l'exprime de façons très diverses. La Bible garde la trace de ces évolutions théologiques :

  • d'un dieu immanent, on passe à un dieu plus indépendant, transcendant
  • un Dieu plus universel, garant du monde
  • une dématérialisation de la « Terre promise » avec la « Diaspora »

Nous nous arrêtons là au seuil d'un grand débat avec Qhoélet et Job :

  • avec Qholélet : Dieu est-il dans la joie ?
  • avec Job : quelle rétribution ?

Rédigé avec les notes de Paul Claudin et de Julie-Marie Monge, pises au colloque Évangile et liberté de la Grande Motte , le 9 et 10 octobre 2015.