Héritier de la réforme inaugurée par Luther en 1516, je commencerai par le citer. Il disait « C’est à chacun de décider selon sa conscience, comment croire ou ne pas croire, sans causer par là aucun tort au pouvoir temporel . Ce dernier doit s’en contenter ». Il ajoute un peu plus loin « La foi est une œuvre libre et on ne peut y forcer personne. »

Pour commencer, je voudrais essayer de définir pour moi ce que n’est pas la foi.
Il est nécessaire de faire avant tout la différence entre la foi et la croyance. Les religions ont tendance à décréter ce que de leur point de vue, il convient de croire ou de ne pas croire. Elles s’efforcent de définir leurs dogmes, leurs certitudes. Le christianisme s’est soucié par exemple de tenter de définir la vérité de la nature du Christ. Il a tenté de dire comment Jésus Christ pouvait être à la fois homme véritable en même temps que fils de Dieu. Après avoir résolu le problème par le dogme de la trinité l’on s’est demandé si Dieu était vraiment tout puissant ? Mais si c’était le cas, pourquoi tolérait-t-il le mal ? Dieu a-t-il vraiment voulu que Jésus meure dans d’atroces souffrances sur la croix pour payer le prix des péchés de l’humanité ?
Les réponses à ce genre de questions varient selon l’époque. Les façons de dire ce-en quoi on croyait a évolué au fil des siècles. Celui qui prétend dire qui est vraiment Dieu ne peut en fait que dire : Voilà ce qu’est Dieu pour moi. Ce n’est pas Dieu en vérité. C’est juste mon idée de Dieu.

Faut-il donc considérer que les dogmes, les professions de foi sont inutiles ? Non car il est utile pour la communauté de dire en son temps ce en quoi elle croit et ce qu’elle met derrière les mots. Cela sécurise. Cela rassure en créant une solidarité quand la formulation est partagée. Mais de là à dire que ce sont là des vérités révélées par Dieu lui-même, il y a un grand pas que franchissent  malheureusement au nom de leurs croyances des hommes qui s’entretuent encore aujourd’hui pour imposer aux autres leur façon de croire. Ils ont naïvement pris pour vérité révélée ce que les hommes du culte leur ont enseigné.

Pour moi, la croyance n’a absolument rien à voir avec la foi. La foi est un sentiment qui vient du cœur et non du cerveau. Quand quelqu’un tombe amoureux, il est habité par une joie intérieure, et il ne fait pas un discours intellectuel pour expliquer ce qu’il ressent. Il ferait plutôt un poème.
Si l’amour entre deux êtres est réciproque, alors le sentiment de confiance s’ajoute à l’émotion. Et bien la foi ressemble à cette expérience vécue dans l’intimité, de façon subjective.
Cela voudrait-il dire que la foi relève d’une expérience subjective et non pas d’une affirmation intellectuelle, d’un dogme par exemple élaboré par l’Église ? Je le pense.

Presque tout le monde a une idée en tête. Cette idée c’est de trouver ce qui donne un sens à la vie. Tillich parle de la préoccupation ultime, de ce pour quoi on déploie toute son énergie.  Et de ce point de vue, on peut dire que tout le monde a la foi en une sorte de dieu. Pas de n’importe quel Dieu. Pour l’un, son dieu est de gagner beaucoup d’argent. L’argent est devenu le dieu auquel il consacre tous ses efforts. C’est sa sécurité. Peut être aussi que son moteur est plutôt la soif de considération. Pour un autre, ce qui peut donner sens à sa vie, c’est de la réussir en faisant carrière dans un métier qui lui plait et de fonder une famille. Son dieu est alors sa place dans la société et l’idée que telle est sa vocation. Pour un autre encore ce qui donne sens à sa vie c’est d’être reconnu, à la télé ou sur face book. C’est de devenir quelqu’un dont tout le monde parle.  Le dieu auquel il croit est alors l’image qu’il  veut donner à voir, ou qu’il espère donner à voir. Le culte qu’ils célèbrent les uns les autres est aujourd’hui le culte de la performance pour atteindre leur but. Leurs dieux sont des idoles.

Pour moi avoir la foi c’est faire confiance en Dieu tel que Jésus Christ en a parlé. C’est penser qu’’il me soutient dans l’épreuve. Je suis alors comme un funambule qui s’élance sur un fil tendu des deux côtés d’un précipice. Le balancier qui me permet de garder l’équilibre, c’est la communauté à laquelle j’appartiens, et parfois  les personnes que je rencontre. Il y a bien des moments où je perds confiance, où je manque de foi, des moments pendant lesquels je doute. Mais j’espère et  j’avance, sinon je tomberai. Et la confiance en Dieu et en moi revient. Grâce à cette présence, je sais enfin qui je suis. Et je reprends confiance en Dieu, en moi, en la vie. 

La référence au protestantisme :

Ce qui semble essentiel pour un protestant c’est la liberté de penser sans se sentir obligé d’être en accord avec une autorité, quelle qu’elle soit, religieuse ou politique. Cette liberté de conscience a été une découverte extraordinaire il y a maintenant plus de 5 siècles. Avant Luther, rares étaient les personnes qui osaient dire ce qu’elles pensaient si cela ne correspondait pas à ce que tout le monde croyait, et surtout à ce que l’Église en particulier pensait. C’est l’Église qui imposait sa vérité. [1] Quand Luther ose dire comme le dit l’épitre aux Romains, que l’on est sauvé par la foi et non par les œuvres, il est sommé par l’Église de se rétracter.  Il répond : « Ma conscience est prisonnière de la Parole de Dieu. Je ne puis ni ne veux me rétracter, car il n’est ni sûr ni salutaire d’agir contre sa conscience. Que Dieu me soit en aide ». Le prêtre qui dirige les débats lui avait alors répondu : « Abandonne ta conscience frère Martin ; la seule chose qui soit sans danger est de se soumettre à l’autorité établie ».

Actualiser les données de la réforme au XXIe ?
Luther avait une vision théiste. Pour lui Dieu était une toute-puissance exerçant son autorité du haut du ciel. C’est Dieu pensait-il qui intervenait directement sur le fidèle en recherche spirituelle. Calvin avait théorisé la question en invoquant la thèse de la prédestination. Que le croyant se sache effectivement prédestiné ou non importait peu. Il n’avait qu’à vivre en paix comme s’il était effectivement bénéficiaire du don de la grâce de Dieu. Toutefois le témoignage intérieur du Saint-Esprit pouvait l’assurer qu’il faisait bien partie des élus.

Sous l’influence de Lumières qui avaient remplacé Dieu par la raison, sous l’influence donc de la modernité, la conception théiste de Dieu n’a plus cours aujourd’hui, sauf sans doute chez les évangéliques. Au cours du XIXesiècle, c’est dans la culture de l’émotion, de la sensibilité romantique que l’on avait pensé que la présence divine pouvait se manifester.

 Au XXe siècle les théologiens du process s’inspirant des découvertes scientifiques d’Einstein et de Plank, ont proposé une conception panenthéiste d’un Dieu présent en toute chose et en toute personne. On pouvait alors sortir de la conception théiste et oser se proposer de répondre positivement aux suggestions de Dieu. Tillich allait dans le même sens en parlant d’un Dieu des profondeurs. Jésus n’avait-il dit ( Luc 17, verset 21) aux pharisiens que Dieu est en nous ? Bruno Giordano a pourtant été brulé vif en 1600 pour avoir dit « Dieu est en nous ou nulle part » !

Sous l’influence des courants philosophiques de la post modernité, puis  de la déconstruction, une vision très séduisante de Dieu semble enfin répondre à nos questionnements : c’est d’un « Dieu peut-être ».  Voici ce que dit Caputo :  « Le « peut-être » est le seul moyen de dire oui à l’avenir. Oui,oui, peut-être. Oui, oui au peut-être. C’est là un acte de foi qui dépasse la simple binarité de la croyance et de l’incroyance, une affirmation plus fugitive que toute position positive, plus profonde que toute croyance postulée positivement. Le « peut-être » est un non-savoir qui dépasse la simple ignorance, comme la foi dépasse le simple aveuglement. Car il répond à ce qui nous sollicite de loin en sentant déjà ce qui pourrait advenir. »
 Fonder sa préoccupation ultime par ce saut de la foi dans un « Dieu peut-être » me semble vraiment fabuleux. Il n’est plus nécessaire de chercher à s’appuyer sur des certitudes fallacieuses.
 

H.L.

 



[1] Pensons à Galilée, cet astronome italien qui a vécu à la fin du seizième siècle. Il avait observé qu’effectivement, comme le suggérait Copernic, la terre tournait autour du soleil. Comme l’Église pensait le contraire, il fut obligé de se rétracter. Condamné à la prison à vie, il finira assigné à résidence.(  Ce n’est qu’en 1992 que l’Église a fini  par le réhabiliter!) .