Martin Luther était un être timoré, angoissé. Que deviendrait son âme à sa mort ? Cette question le taraudait. A la lecture de l’épitre aux Romains de l’apôtre Paul, il a une révélation : « le salut ne se trouve pas dans des lois, dans la contrition, la mortification, ou les œuvres. L’homme en effet est constitutivement pécheur. Mais Dieu seul est en mesure de racheter les péchés des hommes, de nouer avec eux une nouvelle alliance. Il suffit à donc à l’homme  de confesser son impuissance pour obtenir son salut en se laissant aller à la bienveillance de Dieu [1].»  Le salut est acquis par la foi comme le dit l’apôtre Paul : « Ainsi donc, justifiés par la foi, nous sommes en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ » ( Ro. 5, 1). La justification par la foi est signe de la liberté.

Dieu est accessible à la conscience individuelle par la foi, l’amour, et dans une certaine mesure la raison.

Si un petit enfant, à la suite d’une bêtise, d’une maladresse, d’un traumatisme, d’un accident de la vie, se sent perdu, abandonné, en détresse, et s’il sent qu’il peut se jeter dans les bras de son père ou de sa mère, ou de quelqu’un en qui il a confiance, il saisit la main tendue.  Il a eu la foi. Il est désormais en paix avec lui-même. Il ne doute plus de lui-même en tant qu’individu. C’est l’expérience de Martin Luther. Dieu apparaît ainsi  comme tuteur de résilience à l’image du père, de la mère ou du bon Samaritain dont je parlais. Cette rencontre  permet à celui  qui était en déshérence de retrouver l’énergie qui lui permet  de naître enfin à lui-même parce qu’il a eu la foi. Il a su que quelqu’un enfin croyait en lui.  Et, libéré, il va de l’avant.

Comme le rappelle le pasteur Philippe Aubert, en se présentant devant la diète de Worms du 16 au 18 avril 1521, Martin Luther fait la déclaration désormais célèbre dans laquelle le rôle de la conscience est déterminant : « A moins d'être convaincu par le témoignage de l’Écriture et par des raisons évidentes, car je ne crois ni à l'infaillibilité du pape ni à celle des conciles, puisqu'il est établi qu'ils se sont souvent trompés et contredits, je suis lié par les textes bibliques que j'ai cités. Tant que ma conscience est captive des paroles de Dieu, je ne puis ni ne veux me rétracter en rien, car il n'est ni sûr, ni salutaire d'agir contre sa conscience. Que Dieu me soit en aide ! Amen ».

La Bible est donc la seule référence personnelle de Martin Luther.

La révolution luthérienne est fondamentale. Alors que l’être humain n’existait que par la place qui lui était assignée dans la société, qu’il n’avait pas à penser puisque l’Église – ou l’État – pensait pour lui, qu’il n’était rien qu’une infime partie du tout, voici que tout d’un coup, Martin Luther peut dire : « Jj’existe en tant qu’individu, en tant que personne. La preuve ? Je peux être en relation directe avec Dieu, en communion avec lui ». Cela permet de dire à quiconque vit cette expérience : « Je suis, j’existe en tant que personne. J’en ai parfaitement conscience ». C’est là une des sources d’une forme de l’individualisme.

La conscience est pour le réformateur le lieu principal de la décision chez l'homme. Cette conscience ne trompe pas. Elle se place au-dessus de tous les systèmes d'autorité, même les plus élevés comme celui de la papauté ou du roi. Et pour finir, que serait un homme qui agirait contre sa conscience ?

Martin Luther a détruit l’édifice de la religion, du ritualisme, de sa domination sur l’individu.
Cette démarche va être systématiquement reprise par les penseurs, les philosophes qui n’hésiteront plus à douter des « autorités » pour oser affirmer leurs convictions [2]. Héritiers de cette démarche, nous sommes aujourd’hui tous plus ou moins protestants, que nous croyons on non !

Martin Luther a vécu le « Lâcher prise », pour se laisser aller à la bonté divine, pour se libérer de la question de son salut. Bref, se rendre libre, c’est se rendre plaisant à Dieu »[3]. Dieu est accessible à la conscience individuelle par la foi, l’amour et, dans une certaine mesure, par la raison. Il est également libéré de la tutelle de l’Église, de la loi, exactement comme Paul, à la suite de Jésus, l’avait été de la tutelle légaliste des pharisiens.

L’insertion dans le monde

Quelle est maintenant la mission des chrétiens pour Martin Luther ? Il exhorte ceux qui ont renoncé à chercher le salut que ce soit au ciel ou sur terre, à se consacrer à leur vocation, au travail donc, puisqu’ils n’ont  plus à s’occuper de la destination de leur âme. Ils doivent se consacrer à leur famille, à leur paroisse.
Martin Luther n’a pas la préoccupation calviniste de réformer le monde. Il faut l’accepter tel qu’il est. Le travail tel que Dieu l’a fixé à chacun est le but même de la vie. Ainsi le chrétien s’inscrit dans le monde puisqu’il y agit. La participation en Dieu de Martin Luther est contemplative. Il laisse aux autorités politiques le soin de diriger la société. Il suit les directives de l’apôtre Paul.

« C’est ainsi que la Réforme fait du travail, de l’idée de devoir ordonné à la profession, ou encore de Béruf (mot que Martin Luther a employé et que l’on peut traduire par vocation) la pierre angulaire de la conscience européenne, la nouvelle loi de la bourgeoisie à naître ».[4]  Celui qui aurait assez de bien pour vivre sans rien faire doit néanmoins travailler pour mériter son pain. Cet ascétisme contribuera au développement du capitalisme. Telle est la thèse que Max Weber va développer en se référant davantage à Jean Calvin qu’à Martin Luther dans son ouvrage L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme.

H.L.


[1] Mark Alizart , Pop théologie, PUF, 2015

[2] Nietzshe, Heidegger, Hegel, Kant et bien d’autres ont puisé au pot du luthéranisme.

[3] Mark Alizart, Pop théologie, Puf 2015

[4] id.