Épître aux Romains 5, 12-15.

Extrait d’une correspondance de Xavier Charpe, autrefois frère bénédictin, ami de notre cercle « Évangile et liberté en Isère ». Nous bénéficions de temps à autre de ses recherches, témoin ce petit commentaire qui fait le point sur le péché originel, dénonce les errements du fondamentalisme, dévoile la richesse de la démythologisation, et conclut sur l’erreur que nous pourrions faire en pensant qu’Adam et Ève sont nos ancêtres.  

« Par un seul homme le péché est entré dans le monde et par le péché la mort, et ainsi la mort est passée en tous les hommes, étant donné que tous ont péché… Car si par un seul homme, par la faute d’un seul, la mort a régné, à plus forte raison, par le seul Jésus Christ régneront-ils dans la vie ceux qui reçoivent l’abondance de la grâce et du don de la justice. Bref, comme par la faute d’un seul, ce fut pour tous les hommes la condamnation, ainsi par l’œuvre de justice d’un seul, c’est pour tous les hommes la justification qui donne la vie » ( Ro. 5, 12 et 17-19).

« Par la désobéissance d’un seul, tous ont été constitués pécheurs »(19). Vous reconnaissez la doctrine du « péché originel » que nous avons tous apprise et que Saint Augustin a particulièrement mise en valeur, quitte à la rigidifier, marquant ensuite toute la théologie occidentale.

Or présentée ainsi, de manière chosiste, historicisante, bref « fondamentaliste », cette histoire de « péché originel » ne passe plus, et cela pour deux raisons : d’abord par ce que sous cette forme elle est incompréhensible ; comment la faute supposée d’Adam, dans laquelle nous ne sommes pour rien pourrait-elle nous être transmise et retomber sur nos têtes ? On retrouve cela dans la pensée juive selon laquelle ce sont les fautes des parents qui retombent sur les enfants : « Maître, qui a péché, lui ou ses parents» pour qu’il soit aveugle de naissance ? « Ni lui ni ses parents », répond Jésus. Nous serions en pleine pensée magique ; ensuite, et cela coupe court à toute discussion, parce que nous savons bien que l’idée qu’il y aurait eu à l’origine de l’humanité un seul couple, Adam et Ève, ne tient plus la route. L’émergence de l’humanité s’est développée de manière bien plus complexe à partir de phylums divers. L’idée d’un seul couple originaire, historiquement constitué d’Adam et d’Ève, tout cela s’est effondré. Il nous faut comprendre autrement ce que nous dit le texte de la genèse et ce que nous dit l’apôtre Paul, dans les deux cas un message extrêmement profond.

Xavier dit avoir eu beaucoup de chances. En particulier parce qu’il a bénéficié quand il était lycéen de la formation de l’abbé R. Amiel, rompu à l’apport de Rudolf Bultmann.

« Bref, il (l’abbé) nous avait appris comment lire les « Mythes » du début du livre de la Genèse, à savoir comme des mythes reçus de la Mésopotamie, mais ré-écrits, de manière remarquable. Il y avait deux récits de la création l’un de tradition yahviste, l’autre de tradition sacerdotale[1]. Bref, il ne fallait pas prendre ces récits comme des récits historiques, mais comme des « mythes » à savoir des récits qui « donnent à penser », selon l’expression de Paul Ricoeur ; ils sont porteurs d’un sens extrêmement profond et cherchent à dire, sous forme d’un récit métaphorique, quelque chose de la réalité que nous vivons, en projetant ce récit à l’origine, ou parfois pour d’autres à la fin des temps. Dans l’un et l’autre cas, le récit nous parle en profondeur de la réalité présente.

Ainsi du chapitre 3 de la Genèse, avec l’arbre au milieu du Jardin (du paradis) dont il était interdit de manger du fruit. Vous pouvez manger de tout sauf de ce fruit-là. Et puis le serpent, Satan, le tentateur, qui s’avance en rampant et qui tente Ève et Adam en leur disant que l’interdit est une foutaise et qu’à manger du fruit « ils seront comme des dieux ». Mais le quatrième mythe est tout aussi important, celui du meurtre Abel par son frère Caïn, le meurtre originel et principiel du frère, à l’« arche » de tous les meurtres. Comment dire sinon par le mythe cette violence mortifère qui sévit de tout temps et en chacun de nous et qui sévit partout dans le monde : en Syrie et en Irak, avec Daech et Hassad, au Sahel, au Yémen, au Soudan et ne parlons pas de cette histoire ininterrompue de tous les meurtres, le massacre par Guise de toutes ces familles protestantes rassemblées pour prier à Massy, les « Vêpres lyonnaises » et la Saint Barthélemy, la guerre d’Algérie, des deux côtés, et pire que tous les régimes bolcheviques et nazis. Nous n’avons aucune explication sur cette question du mal, de la violence et du meurtre, sinon de dire cela par le Mythe et d’ajouter, que Jésus, notre Seigneur, n’a jamais voulu jouer de cette violence et qu’il en est mort sur la croix.

C’est donc un contresens de transformer le « mythe » en une histoire historicisante, de prendre la forme du récit et de perdre de vue la seule chose qui compte, sa visée. Il faut garder le « mythe » et son message, mais il faut démythologiser la forme du discours. Notre aumônier était au fait de certaines fouilles archéologiques et avait lu Teilhard ; il savait qu’à l’origine de l’humanité il y avait eu un surgissement complexe et selon toute probabilité plusieurs phylums, ce qu’on appelait le polygénisme. Mais les livres de Chardin étaient interdits et le pape Pie XII avait publié une lettre encyclique pour condamner les thèses polygénistes et tenter de nous dire que le monogénisme était de foi. Cette encyclique nous avait profondément heurtés dans les milieux théologiques que je fréquentais ; on déconsidérait l’Église et surtout la foi chrétienne à tenir de telles positions. Nos frères réformés et luthériens haussaient les épaules et nous regardaient attristés et compatissants d’avoir une hiérarchie aussi bornée. Les incroyants nous demandaient si l’affaire Galilée, et tant d’autres ne nous suffisaient pas pour en remettre une couche dans l’obscurantisme. J’entends toujours notre aumônier nous dire un jour « ce n’est pas parce que vous êtes chrétiens qu’il faut être des cons !». Excusez la verdeur du propos. Vous ne m’entendrez jamais dire « ne cherchez pas à comprendre », « Dieu vous a créés dénués de cervelle », « il ne fait pas appel à votre intelligence, croyez ce qu’on vous dit, même si c’est complètement insensé ». Là-dessus la fréquentation de Thomas d’Aquin n’a rien arrangé : le devoir d’intelligence de la foi, l’« intellectus fidei », « fides quaerens intellectum ». Il m’arrive de piquer des colères quand j’entends dire, « croyez même si vous ne comprenez pas et si l’Église vous demande de croire des choses absurdes ». On ne saurait donner en exemple les disciples qui ne comprennent rien de l’essentiel du message que Jésus s’efforce de leur transmettre. Les évangiles ne les louent pas de leur inintelligence ; il les en blâme et nous invite à ne pas les prendre comme modèle sur ce point. Christ est « Lumière » ; il délivre nos intelligences.

Mais les choses n’en sont pas restées là. Le cardinal Ottaviani et certains de ses collaborateurs ont cherché à convaincre le pape Jean XXIII qu’il fallait réunir un concile, nécessaire pour poursuivre le concile Vatican I , interrompu en raison de la guerre de 1870. Et il était urgent de condamner des fausses doctrines et d’affirmer leur contraire comme articles de foi. Et notamment le monogénisme pour couper court aux doctrines perverses de ceux qui contestaient l’unicité historique du couple originel. Quand les pères conciliaires sont arrivés pour le concile, tout était prêt et bien ficelé. Les pères conciliaires n’avaient qu’à prendre connaissance des textes proposés et pour l’essentiel les approuver tels quels. Exactement comme cela s’était produit pour le concile Vatican I : un concile vite expédié. Vous savez que les choses ne se sont pas déroulées comme l’avait prévu le cardinal Ottaviani et Mgr Parente… C’est dans ce contexte que deux de mes professeurs de théologie, l’un exégète, l’autre bon historien et bon connaisseur du Concile de Trente, m’ont suggéré de faire porter ma thèse de théologie sur la première session du concile de Trente, précisément sur cette question du péché originel. A lire superficiellement et avec simplisme les canons du concile, on pouvait croire que le dogme du monogénisme[2] y était défini. Mais au juste sur quoi avaient porté les débats, quelles étaient les erreurs que les Pères conciliaires avaient voulu condamner, notamment contre Martin Luther ? Les actes du concile ont été édités par de savants bénédictins allemands, ce qui facilite la lecture des pièces. J’ai donc tout épluché, les variantes préparatoires, les comptes rendus par les secrétaires du concile de toutes les interventions des pères conciliaires. Il n’y a pas eu un mot de discussion pour savoir comment comprendre cette « histoire » d’Adam et d’Ève. Tout le monde prenait cette histoire pour argent comptant, comme un fait historique. Cela faisait partie des évidences admises par tous, par Augustin, par Luther comme par les pères du concile ; c’est une évidence que personne ne discutait : il y a quelque six mille ans, Dieu avait créé un premier homme Adam, puis Dieu en avait extrait la femme Ève. . Et ils avaient péché. Sur cette évidence admise comme allant de soi, pas un mot, pas le moindre débat lors du concile. Toute la discussion a porté sur les conséquences de ce péché, sur la concupiscence et sur les séquelles de ce péché. Alors là, on ferraille dur ; on se bat contre Luther à qui on reproche un pessimisme exagéré, même si après tout son pessimisme n’est guère plus exagéré que celui de Saint Augustin. Tout le monde prend le texte de l’épître aux Romains comme argent comptant, dans une lecture historicisante, d’autant plus facilement que la traduction de la Vulgate durcit le texte, et bien entendu Saint Augustin tout le premier.

Il nous faut donc revenir au texte de Paul et en faire une autre lecture. Certes il est persuadé qu’Adam a bien existé historiquement, mais il en fait un archétype, une sorte de prototype, ou mieux un « antitype » qui annonce ce que sera Jésus. Il est à la fois le contretype de ce que sera Jésus Christ, et en même temps il en est comme par contraste l’annonciateur. Adam devient le type de ce qu’est le péché, le refus de se constituer en fils de Dieu, dans la gratitude, en se reconnaissant comme objet du vouloir bon de Dieu. Jésus va se comporter à l’inverse et c’est très net dans le récit des trois tentations de Jésus dans le désert, quand le diable veut à son tour l’induire à tenter Dieu et à s’affranchir de lui. Jésus maintient sa confiance absolue en Dieu qui l’a envoyé en mission, pour nous sauver. Paul oppose donc deux types, le type d’Adam qui s’engage dans un chemin qui est celui du péché et qui conduit à la mort ; et Adam en cela nous interpelle sur la part de nous-mêmes qui s’engage dans cette voie ou s’y laisse engager. Mais l’autre terme de l’opposition, c’est le type de Jésus qui s’engage sur l’autre chemin, celui de la justice de Dieu, ce chemin qui conduit à la vie. Ce type de « relecture » d’un texte biblique est d’ailleurs caractéristique d’une manière de procéder des rabbins, et Paul est un Rabbin, fut-il converti à la « Voie du Christ ».

L’important dans cette dialectique développée par l’Apôtre, c’est que tout l’accent porte sur le type- prototype, qu’est Christ. « Là où le péché s’est répandu, la grâce a surabondé ». Ce qui compte de manière absolue, c’est la bonté infinie de Dieu en Jésus Christ, ce qui compte c’est la victoire du Christ sur le mal et sur le péché, ce qui compte c’est l’invitation que nous adresse Christ de nous engager sur son chemin, dans son accompagnement et en sachant que c’est lui qui nous accompagne.

Notre texte doit être relu dans le contexte du chapitre 8 : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Lui qui n’a pas épargné son Fils mais nous l’a donné et transmis, pour nous tous. Comment avec son Fils ne nous donnera-t-il pas tout ? Qui accusera les élus de Dieu ? Dieu justifie, qui condamnera ? Jésus Christ est mort, bien plus il est ressuscité, lui qui est à la droite de Dieu et qui intercède pour nous. Qui nous séparera de l’amour du Christ ? La détresse, l’angoisse, la persécution, la faim, le dénuement, le danger, le glaive ? … Oui, j’en est l’assurance ni la mort ni la vie, ni es anges ni les dominations, ni le présent ni l’avenir, ni les puissances, , ni les forces des hauteurs ni celles des profondeurs, ni aucune créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus Christ, notre Sauveur ». Ce n’est pas Adam qui compte, c’est Christ ; ce n’est pas le péché qui doit occuper tout le champ, c’est la grâce de Dieu en Jésus Christ. Et le « Vainqueur » c’est le Christ qui nous invite dans le sillage de sa victoire. « Christus Victor !»

Bien à vous amicalement.

Xavier

P.S. : J’ai passé sous silence les difficultés de traduction, au verset 12, pour ne pas trop compliquer les choses. Vous trouverez sur ce sujet une notre excellente dans l’édition de la TOB. De quoi régaler les hellénises parmi vous.


[1] Les recherches ont permis de découvrir qu‘il y avait plusieurs sources des récits bibliques. Après la déportation du peuple hébreu à Babylone, les prêtres permirent au peuple de tenir bon en mirent au point une refonte religieuse. Ils vont réécrire l’histoire et sont à l’origine de la tradition dite sacerdotale. Une autre tradition, dite yahviste,  écrira une autre partie des récits bibliques en désignant Dieu par YAHWE.

[2] Le polygénisme est une doctrine  opposée au monogénisme. Selon cette doctrine l’espèce humaine est apparue à partir de plusieurs ancêtres différents et non à parti d’Adam et Ève.