Le débiteur impitoyable (Mt ; 18,23-35)

Les maîtres d’œuvre de la catastrophe de Goldman Sachs avaient dilapidé tout le bien qui leur avait été confié. Ils supplièrent de leur pardonner. Ainsi fut fait. « Pris de pitié, le maître de ce serviteur le laissa aller et lui remit sa dette » (Mt. 18, 27). Mais voici que sitôt libérés, à l’image du serviteur infidèle de l’évangile,  ils prirent à la gorge les malheureux qui leur devaient encore de l’argent. C’est ainsi que le peuple grec fut soumis à la disette. Dans la parabole le maître ayant appris le comportement odieux de son gestionnaire, le livra aux tortionnaires en attendant dit l’évangile, qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait.
Dans notre  histoire il n’en est pas du tout de même. Les gérants indélicats ont  été autorisés par les rois de ce monde, a continuer de s’enrichir en spoliant les malheureux contraint de leur emprunter de l’argent pour survivre. C’est ce que mon récit rapporte. Cela interpelle la Réforme avec une interprétation actualisée de l’évangile..

Le protestantisme évolue

La Réforme lancée par Luther et Calvin a suscité un vaste mouvement qui a donné naissance au protestantisme. Cette religion ne se fige pas. Elle évolue. Elle  ne s’installe pas et se dit toujours à réformer.
Paul Keller faisait remarquer « qu’un changement fondamental est assez récemment  intervenu dans notre culture car nous sommes passés d’un âge dogmatique à un âge de l’interprétation. Nous avons pris conscience que la vérité et les savoirs ne sont pas intemporels, fixés dans des doctrines intangibles, dans des textes, des institutions. La vérité, comme la foi,  est sans cesse en mouvement. La vérité s’inscrit dans l’histoire. Elle est liée à des hommes, à leur culture, au langage. Notre perception est de ce fait passée d’une compréhension métaphysique à une compréhension historique. Un déplacement s’est opéré « du savoir à l’interprétation » (Claude Geffré) »[1].

Le blocage des évangéliques

Cette découverte a permis au protestantisme de lire et d’interpréter les Écritures d’une nouvelle manière. Il est vrai que toute une frange importante a refusé cette révolution intellectuelle et tient toujours à pratiquer une lecture fondamentaliste de la Bible ; c’est à dire à prendre les textes à la lettre. Ainsi pour le véritable fondamentaliste le récit de la création tel qu’il est décrit au livre de la genèse est une vérité historique. Le monde a bien été créé en une semaine il y a environ 6 000 ans.
L’Islam a connu le même problème. Averroès qui vécu entre 1126 et 1198, médecin, mathématicien, théologien, osa s’opposer à Al Ghazali qui avait vécu un siècle plus tôt et qui souhaitait un retour strict au septième siècle. Averroès fut accusé d’hérésie, ses livres furent brûlés et lui-même exilé. Depuis donc le XII eme siècle les intégristes fidèles à Al Gazali et ses successeur ont confisqué l’Islam.

Notre contexte social bouge

Entrée dans le vingt et unième siècle, nous constatons qu’une nouvelle réforme de la Réforme s’imposera pour actualiser le message fondateur. Le contexte dans lequel nous vivons est fort différent de celui dans lequel vivaient les chrétiens de l’Église primitive et les réformateurs du seizième siècle. L’économie d’alors obéissait déjà aux lois du capitalisme mais d’un capitalisme qui obéissait aux lois du marché, c’est-à-dire aux lois de l’échange marchand qui suppose une équivalence des produits échangés et donc des individus capables d’estimer la valeur des produits. Les uns produisent régulièrement  pour les marchés qui devient le lieu de leur enrichissement. Si l'enrichissement prend de l’ampleur il passe au niveau du capitalisme commercial qui gère offres et demandes en plus grande quantité. Depuis l’économie a muée et obéit aux lois d’un capitalisme financier qui s’impose dans le monde entier. Ce capitalisme financier d’un tout autre ordre, repose sur les paris et la spéculation.

Un exemple des méfaits du néolibéralisme: la crise de 2007  

Au début des années 2 000 le marché immobilier augmente  régulièrement. Le président de la  Banque centrale américaine décide d’encourager  le crédit hypothécaire. Les institutions de crédit vont proposer à des ménages aux revenus très modestes d’emprunter une somme importante pour s’acheter une maison. Ils leur disent : « Vous n’êtes pas propriétaires mais vous allez le devenir. On va vous prêter l’argent nécessaire pour cela. Vous commencerez à nous embourser dans trois ans. Si vous avez des difficultés, ce n’est pas grave du tout. En effet le prix de votre maison va augmenter. Donc vous pourriez la revendre et nous rembourser. D’ailleurs on vous prêtera de nouveau de l’argent pour vous permettre de rembourser le premier prêt ».  En quelques années trois millions de ménages pauvres, souvent illettrés, s’engagent dans cette aventure. Hélas ! Le prix des maisons s’écroule. Les institutions financières exigent le remboursement des prêts. Elles augmentent le prix des intérêts de façon très importante. Par millions, les petits propriétaires surendettés vont vendre tout ce qu’ils peuvent et vont dormir dans leur voiture.

               
La faillite des banques

Les dirigeants des banques et particulièrement Goldman Sachs subissent alors des pertes hypothécaires vu la baisse du prix de l’immobilier. Elles mettent au point des titres adossés aux crédits hypothécaires en les mêlant à d’autres produits financiers, en mille feuilles. Et sans scrupules elles vendent ces produits douteux. Les économistes de renom se laissent prendre à l’escroquerie. D’ailleurs au début, le prix des maisons sur lesquelles était garantie la qualité de titres augmentaient. C’était la fête. On gagnait beaucoup beaucoup d’argent ! Puis le prix des maisons a perdu de leur valeur ; Les débiteurs ne purent plus régler leurs dettes. Les actifs que détenaient les institutions financières ne valaient plus rien. Les digues qui devaient protéger les institutions financières s’effondrent. C’est le désastre. « Que le débiteur initial fasse défaut et le produit titrisé lui-même se révélera être un poison. La titrisation consiste à métamorphoser le crédit, et la confiance qui l’accompagne en une marchandise »[2]. Plus personne ne peut faire confiance. Le lien social est menacé.

Les méfaits de la religion du capitalisme financier

La lecture du Blog de Paul Jorion comme de certains de ses livres, stimule la réflexion et nous interpelle, nous les protestants. Confronté au cours d’une émission de télévision à un rabbin, un prêtre et un sociologue représentant l’islam, Paul Jorion  fut stupéfait de constater que ces trois interlocuteurs éludaient la question moraIe, et qu’il était, lui Jorion, apparemment le seul homme de foi face à des porte-parole de Wall Street[3]. Si je comprends bien, Wall Street serait devenu, dit-il,  le porte-parole de la religion du siècle qui règne à un tel point que des responsables religieux semblent l’avoir adoptée.
Cette religion s’est imposée dans le monde entier. Elle règne sur les responsables politiques qui obéissent aux injonctions des économistes. La preuve en est que pour sauver le système bancaire, les gouvernements imposèrent aux citoyens les plus pauvres de payer les dettes des banques. Aucun des responsables de ce fiasco ne fut pénalisé. Ils gagnent aujourd’hui des dizaines de millions par an.Ils se sont comporté comme de véritables escrocs. Ils ont causé la ruine de millions de malheureux qui leur avaient fait confiance.

Osons maintenant l’évangile

Il semble qu’il est grand temps pour les Églises de dénoncer sans ménagement le système mis en place pour nous libérer du veau d’or.  Une des choses à faire serait d’interdire les paris sur les fluctuations de prix. L’article 421 du code pénal l’interdisait jusqu’en 1885. Sous la pression du milieu des affaires, cet article a été abrogé. La spéculation a été aussitôt autorisée[4]. Est-il vraiment impossible de dire notre désapprobation de ces pratiques qui détruisent le lien social? Jésus intervenait avec force pour contester l’interprétation que les pharisiens avaient de la tradition transmise par Moïse. «  On vous a dit… et moi je vous dis ». Pour les pharisiens la loi était vécue comme un absolu. Ils distillaient leur lecture de la loi de Moïse comme les économistes aujourd’hui distillent leur loi pour justifier le fait qu’1% de la population mondiale possède les deux tiers de la richesse planétaire. Et 99 % de la population mondiale se partage le tiers disponible pour survivre. Les agents de ce capitalisme financier tiennent les clefs de Bercy, de la City, du FMI, de la BCE. Comme autrefois les saducéens contemporains de Jésus,  et de connivence avec le pouvoir politique romain tenaient les clefs du temple source de leur immense richesse. Les financiers mettent en pratique la loi imposée par les économistes et tiennent les clefs des banques corrompues.
Si la Réforme ne s’est pas sclérosée, elle peut oser reprendre le message de l’Évangile pour sortir le monde de sa torpeur pour le libérer de l’envoutement du néolibéralisme. Savez-vous que Trump veut activer la dérégulation financière ? Qu’il veut limoger Janet Yellen, présidente de la Réserve fédérale américaine parce qu’elle plaide pour un maintien résolu de la politique de régulation financière ? Il souhaite la remplacer par la clique de Goldman Sachs. (Le monde du 27/08/2017)

Hugues Lehnebach


[1] « Dans le domaine biblique le travail des exégètes montre que les textes ne permettent pas de savoir ce qui s’est réellement passé. On n’a que des témoignages (non des photographies). Quelles sont les véritables paroles que le Christ a prononcées ? On ne sait pas exactement ! Ce que nous savons est ce que nous ont rapporté des témoins qui ont entendu Jésus parler ou qui ont assisté à des événements dont on a le récit. Ils disent ce qui est vérité selon leur point de vue. Ce n’est pas une vérité dogmatique. Ils transmettent une interprétation de ce qu’ils ont entendu, ou de ce dont ils ont fait l’expérience. Nous-mêmes en faisons autant car, à notre tour, nous interprétons le texte. Ainsi pour un seul événement nous avons quatre récits différents : Matthieu, Marc, Luc et Jean qui sont tous les quatre des interprètes de la vie de Jésus et de son Évangile ».

 

[2] Gaël Giraud, L’illusion financière, ed. les ateliers. 2013

[3] Paul Jorion, Misère de la pensée économique, ed. Champs actuel.2015