S’inculturer pour une religion, c’est s’inscrire dans une nouvelle culture. Olivier Roy[1] pense que toute religion s’inculture dans la culture dominante. Les premiers chrétiens restaient dans le cadre du judaïsme. Les évangiles sont une réinterprétation de l’Ancien Testament. Ils ne se doutaient pas que leur message allait les faire sortir d’un monde culturel pour déboucher sur un autre monde. Ainsi le christianisme à ses débuts, s’est inscrit dans la culture gréco-romaine. Les croyants baignent dans une culture qu’ils vont christianiser. Le formatage de la foi chrétienne dans les catégories intellectuelles de l’hellénisme a été douloureux. Comment par exemple expliquer la double nature du Christ, à la fois Dieu et homme ? En 451 l’Église s’est divisée entre ceux qui pensaient que Jésus était totalement divin et ceux qui considéraient qu’il gardait une dimension parfaitement humaine.

Martin Luther partageait la culture catholique dans laquelle il avait été élevé. Il considérait que le catholicisme était parfaitement infidèle. Il voulut le rechristianiser. Mais au XVIIIe siècle le protestantisme va à son tour s’inculturer dans la culture dominante, celle des Lumières. Il va tenter d’exprimer sa foi dans le langage de la modernité. Les protestants vivront leur religion enchâssés dans une culture anglo-saxonne nourrie par les « réveils » religieux des XVIIIe et XIXe siècles.

Le courant des protestants libéraux va s’efforcer d’exprimer sa foi dans un langage compréhensible qui prend en compte l’évolution culturelle de la société. Il va prendre le train de la modernité. Au XXe siècle la théologie du Process qui prend à son compte les données de la relativité, et l’apport de Paul Tillich,vont lui être d’un grand secours pour repenser la théologie.  
De son côté L’Église catholique va, depuis Vatican II, s’ouvrir et accepter la modernité tout en maintenant « la substance catholique » comme dit Paul Tillich, c’est-à-dire l’identification des sacrements à la présence divine, soit le maintien de la tutelle de l’institution comme seul relais avec Dieu.

L’inculturation de l’Islam est l’espoir de voir se régler le conflit latent entre l’islamisme et la culture occidentale. Si le chiites sont plus favorables à une réinterprétation du Coran, les sunnites - 80 % de la population musulmane - y sont farouchement opposés. Ils refusent tout dialogue puisque le Coran fait loi absolue. S’ils semblent parfois ouverts au dialogue, ce n’est que tactique pour faire triompher l’islam grâce à l’autorisation coranique de la dissimulation. Il n’y a donc a priori rien à attendre d’une rapide évolution religieuse. En fait, il semble que 20 % de leur population soit fermée et rigide, vraisemblablement sous l’emprise wahabite qui finance leurs communautés. Les 80 % restants seraient dit on, modérés, et prêts à fonctionner dans un État laïc, alors que pour l’islam, tout gouvernement doit rester contrôlé par un ayatollah comme en Iran. Cela laisse donc augurer qu’une intégration culturelle est possible, et faciliterait à terme l’inculturation. Une condition toutefois à ce processus : l’accueil bienveillant, sinon il y a crispation sur des questions comme le port du voile. Ces crispations soulignent un rappel identitaire et la rancoeur de ceux qui n’oublient pas les méfaits de la colonisation.

Hugues Lehnebach


[1] Olivier Roy, La sainte ignorance, Édition Le seuil.