Nous vivons le temps d’un énorme changement qui modifie considérablement notre façon de vivre, de comprendre la vie. On a donné à ce temps le nom de post modernité ou d’ultra modernité. Nous avons appris que la terre n’était pas au centre du monde, nous avons retenu les leçons des Lumières,  connu l’industrialisation, la dérégulation du capitalisme. Nous vivons maintenant la révolution de la communication. Le changement fondamental que cela a produit est que nous ne donnons plus à Dieu le même  sens que celui que nous lui donnions il y a à peine 50 ans.

Nous avons cru pendant des siècles que Dieu était dans un autre monde, dans un monde surnaturel duquel il pouvait intervenir dans notre monde. La religion était ce qui donnait une cohérence à la société. Pendant très longtemps nous pensions que Dieu déléguait son autorité à un roi. Chacun avait une place, un rôle à jouer dans la société. C’était ce qui définissait notre  identité. On n’y était pour rien. C’est Dieu qui l’avait voulu.

Puis il y a eu un premier changement quand l’individu a pensé qu’il pouvait dialoguer avec un Dieu qui n’était plus une terreur mais un Dieu qui aimait l’homme et voulait son bonheur. L’homme a donc existé en tant que personne responsable. Le roi n’était plus utile. Lui couper la tête a pris quand même du temps. Puis les hommes ont élaboré leurs lois pour gérer le fonctionnement de la société. C’est l’individu qui en est devenu le fondement. Ce n’était plus la société qui déterminait la personne.

Le résultat est le changement que nous vivons aujourd’hui. La religion est devenue personnelle. Le théisme qui voyait Dieu comme un être existant dans un monde surnaturel s’est évanoui. Il a disparu. Dieu est toujours là pour donner un sens à l’existence de chacun. Mais c’est la personne qui donne son nom à Dieu. La religion est devenue personnelle. Chacun a donné à Dieu le nom qui lui convenait. Il n’est plus question qu’une religion décide d’imposer au monde entier sa vision du Dieu unique. Partager nos visions de Dieu semble beaucoup plus intéressant. Même si elles n’ont rien à voir avec la réalité de Dieu.

Ian Harris, dont Gilles Castelnau a diffusé sur son site « protestantsdanslaville » une traduction, a une idée géniale. Il suggère d’abandonner l’idée théiste pour vivre la sécularisation. On se souvient que la sécularisation a été la décision prise en son temps par l’État de s’approprier les biens de l’Église. Par la suite, l’État s’est également approprié les valeurs que valorisait l’Église. Ainsi on a « laïcisé » si je puis dire, les valeurs que l’Église avait défendues, que ce soit celles de la famille, de l’éducation, du travail, de  la tolérance. Jean Paul Willaime résumait le fait que notre société laïque est restée culturellement chrétienne par la formule « La France est un pays laïque de culture catholique »[1].

L’objectif proposé par Ian Iarris est de recréer les symboles avec lesquels on peut exprimer le sens de la transcendance en spiritualisant les réalités qui sont devenues le fondement de notre existence, du banal de notre quotidien, de ce qui peut donner sens à notre existence. Cela touche les problèmes très concrets de la santé, du respect de la nature, de la solidarité, de la condition humaine, des conditions du travail, de l’amour partagé. Bref, de la vie de tous les jours. Cela implique la création de nouveaux rituels qui scellent la vie communautaire.

Serge Soulié rapporte l’expérience qu’il a faite pour soulager une femme alcoolique désireuse de se libérer de son intoxication[2]. Il lui a appris à dialoguer à haute voix avec elle-même pour exprimer clairement sa prise de conscience, définir le sens ultime qu’elle voulait donner à sa vie. Elle s’est donc entraînée à formuler la demande dont elle prenait conscience. Elle priait sans bien savoir à qui elle s’adressait. Le fait important est qu’elle s’adressait à son Dieu, partenaire de ses entretiens les plus intimes. Son désir ultime, ce qui donnait sens à son existence venait peu à peu au jour. Elle laissait parler son inconscient spirituel pour dire ce qui pouvait donner sens à sa vie. C’était à son Dieu qu’elle s’adressait. L’aboutissement de ce cheminement spirituel fut la guérison. Prier c’est se livrer à ce soliloque, à ce monologue à haute voix qui entre ouvre la porte à l’intuition qui manifeste la présence en soi de l’inconscient spirituel à l’œuvre.    C’est ce qu’explique Victor Franckl dans son livre Le Dieu inconscient.

Des prophètes de la sécularisation se trouvent parmi nous sans que nous en ayons conscience. Je pense par exemple à Rabhi, l’apôtre de la sauvegarde de la nature, et à Nelson Mandela, Gandhi, Martin Luther King. Ainsi des personnages hors du commun témoignent de la présence spirituelle qui les habite bien que ne faisant pas toujours parti de la religion bien en place. Dans l’évangile de Marc nous avons une démonstration de ces présences qui témoignent de Dieu bien qu’étant hors des circuits religieux habituels.  « Jean lui dit ( à Jésus ), nous avons vu quelqu’un qui chassait les démons en ton nom et nous avons cherché à l’en empêcher parce qu’il ne nous suivait pas. Mais Jésus dit : « ne l’empêchez pas , car il n’y a personne qui fasse un miracle en mon nom et puisse aussitôt après parler mal de moi. Celui qui n’est pas contre nous est pour nous ».[3]

 


[1] Jean Paul Willaime, Le retour du religieux dans la sphère publique, Éd. Olivetan 2008.

[2] Serge Soulié, La fin d’une religion, Ed La barre Franhe 2017

[3] Marc 9, 38-41