La réflexion très personnelle de Serge Soulié et de Victor Frankl est du plus grand intérêt. J’en présente ici ce qui me semble en être l’essentiel chez l’un, pasteur atteint d’un cancer, et chez l’autre, victime triomphant de la déportation.

Le Dieu que nous confessons est le Dieu de nos représentations. Ces représentations sont systématisées dans les dogmes, des rites, des croyances. En fait, le fidèle considère par sa lecture des textes bibliques que le Dieu dont on y parle ne se distingue guère de sa propre représentation. Il faut faire un effort pour découvrir dans ces textes un Dieu qui diffère de celui dont on s’est fait une idée. Pourtant la modernité a démontré que les auteurs bibliques avaient une représentation de Dieu qui ne peut plus correspondre à notre culture. Dieu n’est pas un être qui peut agir de façon surnaturelle. Le théisme est une aberration mentale. Baruch Spinoza avait, il y a bien longtemps, dénoncé le fait que l’homme attribue à Dieu ce qui l’habite lui-même, que ce soit intentions, émotion, colère, désir de toute puissance.

En fait l’homme est « agit » au sein de la nature comme le petit enfant est agi par sa mère. Dieu est substance infinie. Il est la nature infinie agissant en tout être et en toute chose. A sa naissance le petit enfant sort du bain placentaire, mais il est totalement inséré dans le bain du langage, par les mots prononcés à son sujet avant même qu’il ne soit déjà là. Comme Jacques Lacan le disait, l’enfant est déjà présent dans l’inconscient de ses parents. Pour lui, le monde et sa mère ne font qu’un. « Le monde mère est infini comme la Nature de Baruch Spinoza ».

De la même façon que le père intervient dans la relation mère enfant pour que ce dernier permette à l’enfant de prendre ses distances vis-à-vis de sa mère pour devenir lui-même, Jésus Christ intervient dans notre dialogue avec le Dieu dans lequel nous nous sommes englués, en en faisant un être tout puissant à l’image que nous en avions faite, afin que chacun devienne lui-même et s’assume. J’ajouterai ici : Ne dirait-on pas que lorsque Jésus sur la croix s’écrie « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné », c’est que Dieu s’est effacé pour laisser l’homme s’assumer pour être lui-même. Il s’agissait du Dieu que nous nous étions forgé bien sûr. C’est ce dieu-la qui abandonne Jésus.  

Serge Soulié ajoute que « l’arrachement radical à cet empire du religieux, c’est l’oeuvre de Jésus constamment en butte à la religion, parce que celle-ci, de diverses manières, continue à retenir l’homme pour qu’il ne se lève pas. Elle l’enveloppe et le cajole comme une mère possessive… « Elle barre son accès à l’autonomie et à l’autodétermination »[1]

Pour clore cette page, l’auteur ajoute : « Avoir la foi, c’est chercher le Dieu qui n’existe pas ».

L’organe du sens

Il m’a sembla que la réflexion de Victor Frankl corrobore l’hypothèse de Serge Soulié. [2] C’est la conscience qui est l’organe du sens. Le sens varie d’une personne à l’autre. La conscience de Dieu ne se réduit pas à une affirmation théologique, dogmatique. L’homme choisit entre écouter sa conscience ou pas. Mais voici que grâce à l’intuition, l’inconscient spirituel permet parfois que jaillisse une prise de conscience qui ouvre la porte à une révélation, disons à une prise de conscience de la réalité divine. Victor Frankl pense que nous allons alors vers un religion personnelle, et non vers une religion qui s’imposerait à tous.

Selon Sigmund Freud, le principe de plaisir est le moteur fondamental de l’être humain. Il avance l’idée que le principe d’autorégulation physiologique fonctionne de telle sorte que l’appareil psychique veille à ce que la quantité d’excitations  venant de l’extérieur comme de l’intérieur s’équilibre pour satisfaire la demande de plaisir.

Frankl par contre a une idée beaucoup plus positive de l’homme. Il ne le voit pas comme le simple résultat de pulsions agitant son inconscient mû par le seul souci de satisfaire son désir. Il considère au contraire que ce qui constitue  l’être humain tend vers l’au-delà de lui-même. Il s’attache à quelque chose qui n’est pas lui-même, et s’oriente en direction du monde. Il cherche un sens ou une personne qu’il pourrait aimer. Il sent qu’il se réalise dans la mesure où il s’oublie et se donne par exemple à une cause. Il est même capable de donner un sens à sa souffrance s’il est atteint d’un mal sans espoir de rémission. Il peut s’auto transcender pour ne pas s’enfermer dans un rôle de victime souffrante.

Quand la volonté de sens est frustrée, le sentiment de sens, d’absurdité s’installe avec le vide intérieur. C’est le vide existentiel. La société industrielle a pour seul but de satisfaire les besoins humains. La société de consommation crée des besoins pour pouvoir les satisfaire. La société consumériste a engendré la triade drogue, agression, dépression.

Mais ce qui donne sens est dicté par toute situation concrète qui demande, impose une réponse, dicte ce qu’il faut faire ou ne pas faire.

Un homme peut trouver un sens à sa vie indépendamment de son sexe, de son âge, de son intelligence, de son environnement, qu’il soit croyant ou pas. Il accède alors à une vie religieuse en accédant à l’au-delà de lui-même, sans pour autant manifester cette vie spirituelle dans une institution religieuse.

Nous n’allons pas vers une religion universelle, mais vers une religion personnelle. Chaque individu a sa propre religiosité, définit sa compréhension de Dieu d’une façon spécifique. Frankl illustre cette idée en faisant remarquer que pour représenter le ciel le peintre dessine des nuages. Or les nuages ne font que symboliser le ciel avec lequel ils n’ont rien à voir. De même pour parler de Dieu nous utilisons des symboles qui n’ont rien à voir avec Dieu. Ainsi en est-il de la foi de chacun. Les religions se définissent en général comme universelles et envisagent leur avenir comme finissant par imposer leurs dogmes au monde entier. En fait chacun ayant sa propre définition et vision  de Dieu l’exprime à titre uniquement personnel. La rencontre avec l’autre, la découverte de la façon de vivre sa foi est un immense enrichissement à partager. Le partage de toutes ces spiritualités personnelles sera alors ce qui caractérisera la fin des religions et la naissance de la religion d’amour. Telle est l’hypothèse de Frankl.

La religion finira par être l’expression de langages personnels  dont chacun pourra se servir pour s’adresser à Dieu, avec le langage d’une spiritualité aux formes d’expression multiples. « Dieu serait ainsi le partenaire des entretiens les  plus intimes avec soi-même. »

Hugues Lehnebach  


[1] Serge Soulié, La fin d’une religion. Éd. La barre Franche.

[2] Victor Frankl, Le Dieu inconscient.. Éd. Inter inconscient 2012

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