Jacques est athée et très rationaliste. Il m’a demandé pourquoi je continuais à lire ma Bible. Il pense que si cela me fait plaisir de lire des contes de fées, c’est bien. Sinon, à son avis, c’est parfaitement stupide. Les onze premiers chapitres de la bible sont en effet des mythes qui racontent la création du monde et de l’homme. L’attitude de l’homme raisonnable du XXIe siècle doit, pense cet ami, se contenter de « démythiser » ces récits. La démarche est simple. Si je prends le mythe pour une fable, une légende, un conte inventé par un lointain ancêtre qui s’efforçait de trouver des explications à ce qui lui paraissait inexplicable, je peux retirer du récit tout ce qui contrarie ma raison afin de rendre ma foi religieuse acceptable. Hélas ! Ce n’est pas du tout ce que font les évangéliques du Brésil ou du Texas. Ils croient dur comme fer que l’homme et la femme ont bien été créés par Dieu comme le dit la Bible il y a 6 ou 7 000 ans. Le mouvement du créationnisme né au début du xxe siècle en réaction contre Darwin, s’efforce de prouver que le déluge a bien existé et qu’íl est possible de trouver un jour les restes de l’arche de Noé. Pour eux les espèces humaines sont restées séparées et inchangées depuis leur création. Leur but est d’éliminer tout ce qui s’oppose aux acquis scientifiques, à notre vision moderne du monde. Ils veulent simplement rendre la religion chrétienne recevable une fois éliminés les aspects inacceptables du mythe pour la raison. « La démythisation reste, au contraire, dans le registre de la preuve ou de la raison de croire et donc dénie la foi comme foi ». [1]

Pour une démythologisation

Mon ami Jacques a bien du mal à comprendre que le mythe n’est pas un monde du merveilleux qu’il faudrait rationaliser. Il lui faut comprendre que démythologiser va consister à arracher le message transmis par le mythe qui contient une nouvelle compréhension de l’existence. Beaucoup considèrent le langage mythique comme « primitif ». Selon cette compréhension, il leur faut extraire du mythe le sens profond dont il est porteur, en le formulant de façon intelligible pour la raison. Le mythe contiendrait un « savoir » caché sous une enveloppe narrative. Ils ont une mauvaise compréhension du mythe. Le langage mythique est une tentative de raconter quelque chose qui ne relève pas du savoir, mais de ce dont il est impossible de parler, à savoir le rapport de l’homme à sa destinée et à l’altérité. Le mythe cherche à exprimer le mystère des origines de l’homme et son devenir. Le mythe essaie d’exprimer l’indicible, de l’approcher autant que possible et d’en traduire les conséquences pour l’existence humaine. Il ne s’agit donc pas de retraduire le mythe dans un langage acceptable, mais d’entendre la question fondamentale que le mythe aborde avec sa réponse. Il faut laisser résonner en nous l’interrogation essentielle et y répondre dans son existence singulière. Il s’agit de faire sienne, ou de rejeter, la réponse que propose le mythe. Chaque mythe déploie une compréhension du monde, une compréhension de l’homme, de la divinité, de l’altérité.  C’est cela qu’il faut essayer d’entendre.        

Dans son intention initiale, le mythe raconte la manifestation dans notre monde, d’un au-delà. Il en est de même de mon écoute de la parole de Dieu. Il s’agit alors d’une rencontre qui m’aide à me comprendre, à dire le sens de mon existence. Quand je rencontre un mythe, je me pose la question : qu’est-ce que cela me dit de mon vécu ici et maintenant ?

Les différents niveaux de compréhension du mythe

Les auteurs du mythe avaient une conception du monde qui n’est plus la nôtre héritée de la science et marquée par la technique. Leur cosmologie était celle d’un monde à trois étages qui comprenait le ciel, la terre et l’enfer. Ils voyaient ce monde peuplé de puissances surnaturelles.  C’est dans cette vision du monde qu’ils disaient qu’elle était leur conception de l’homme, de ses limites, de leur relation avec le tout autre. C’est le premier niveau de compréhension du mythe.

Au second niveau,  à l’aide du mythe, l’homme opère une explication de son origine, de sa propre fin, de ce qui le fonde, lui donne sens, et de ce qui le limite. Il s’approprie l’au-delà, le domestique pour le transposer dans un récit ici-bas, dans notre univers. Le premier niveau s’appuyait sur une vision préscientifique. Le second niveau s’appuie sur une compréhension théologique et philosophique.

Un exemple de la démarche

Le Nouveau Testament est dans son architecture un texte mythique. C’est un récit qui réfléchit à l’existence humaine, à la réalité du monde, qui se pose les questions suivantes : d’où vient l’homme ? Où va-t-il ? Quel sens a la vie ? Pourquoi la mort ? Quelle relation avec l’altérité ?  Avec le  tout autre ?

Il explique que les grandes énigmes de l’existence se trouvent dans un éclairage nouveau, celui de la personne de Jésus de Nazareth. Le Nouveau Testament est une invitation à mettre sa foi dans ce personnage. Il propose des réponses qui diffèrent des réponses apportées par le discours mythique du judaïsme, des mythes gréco-romains qui ont pu, ici ou là, inspirer le judaïsme. Ces réponses s’avèrent positives pour nous même aujourd’hui.

Le Nouveau Testament démythologise l’Ancien Testament qui lui-même avait déjà démythologisé les conceptions babyloniennes de la création. Dès la lecture du premier chapitre du livre de la Genèse, les astres ne sont plus considérés comme des divinités. Le soleil, la lune et les étoiles sont déclarés créations de Dieu, seul véritable Dieu. Le Nouveau Testament va à son tour démythologiser les représentations judaïques du royaume. L’évangile de Jean par exemple présente le Royaume comme « déjà là » et non plus comme un royaume à venir, à dimensions eschatologiques.

La démythologisation liée à l’interprétation permet de prendre conscience du revêtement mythologique dans lequel l’annonce selon laquelle le Royaume de Dieu s’est approché de façon décisive. Après avoir analysé le mythe, puis après l’avoir interprété, l’homme de foi peut y voir l’acte de Dieu.

Hugues Lehnebach


[1] Élian Cuvillier, Jean Daniel Causse, Mythes grecs, mythes bibliques, Éd. Cerf, 2007, p. 17.