Interpellé par un ami qui s’interrogeait sur le fait que son église ne réussisse pas à recruter de nouveaux membres malgré l’excellent travail qui s’y fait, ma première réaction a été de rédiger une note sur cinq pages pour énumérer toutes les idées qui me venaient à l’esprit pour faire venir du monde. Puis, avant d’envoyer cette note à l’ami en question,  je l’ai fait lire à mon épouse. Elle est souvent de bon conseil. Sa réaction a été surprenante. Elle m’a dit :  «  Tu as beaucoup d’imagination mais ce que tu proposes n’est qu’une rustine sur une chambre à air dégonflée. Il vaudrait mieux changer la chambre à air, c’est-à-dire ton église ».

J’étais navré. Changer l’Église est bien au-dessus de mes compétences.  J’ai donc essayé de me changer les idées. Par chance je suis tombé sur un livre écrit par Serge Soulié dont le titre  est « La maison du rêve »[1]. Je l’ai lu. Et c’est dans cette maison du rêve que j’ai trouvé la réponse. Je n’ai plus qu’à vous envoyer une des pages de ce livre. Lisez là. Elle m’a semblé bien résumer l’esprit du bouquin que vous pouvez acheter, et vous pourrez rêver avec moi en réfléchissant à la meilleure façon de se mettre au boulot.

« Nous devons repenser l’Église dans le contexte actuel. Aujourd’hui, nos manières de penser les entreprises, les expériences, les institutions, nos représentations du monde, nos valeurs sont bouleversées. Comment nos représentations de Dieu, la place  et la nature des Églises pourraient-elles échapper à ce bouleversement ?

Dans le monde anglo-saxon, on parle de révolution brutale, mais inéluctable pour qualifier notre époque. Il ne s’agit pas seulement d’une mutation mais d’une  révolution qui rend obsolète, et ringardise  ce qui fonctionne sur un mode ancien. Cette révolution est appelée « disruption ». Le terme signifie à la fois rupture  et séparation. Il a été tout d’abord utilisé dans le marketing et l’économie. Puis il s’est étendu à d’autres domaines. Pourquoi ne pas l’utiliser pour la religion, ses croyances et ses institutions ? Le mot fait peur. Il traduit l’émergence d’un nouveau monde à une vitesse inouïe et foudroyante.

L’Église installée depuis vingt siècles et, il faut le dire quelque peu endormie, est prise à rebours. Habituée à suivre des règles sans prendre de risques, à imposer son exemplarité, elle vit mal la transgression aussi intelligente soit-elle. Elle n’a pas pris la mesure de l’attitude  de l’apôtre Paul qui a été très disruptif lorsqu’il a considéré que la circoncision n’était pas nécessaire ou lorsqu’il autorise à manger des viandes sacrifiées aux idoles, puisque pour lui, il n’y a pas d’idoles.

Jésus par son « vous avez entendu qu’il a été dit…mais moi je vous dis », ou encore en autorisant ses disciples à arracher des épis le jour du sabbat, est aussi très disruptif. C’est un bouleversement, un rejet de la tradition, considéré à l’époque comme une folie. « Dieu a convaincu de folie la sagesse du monde » ou « supportez de ma part un peu de folie » écrira l’apôtre dans ses épîtres aux Corinthiens. A chaque annonce d’une ambition de disruption, les  garants des traditions et de la théologie orthodoxe crient au dérapage et à l’impossibilité. Ils empêchent, avec leurs modèles obsolètes, toute nouvelle « folie ».

Le libéralisme, souvent montré du doigt, fait l’expérience de cette aversion de notre cerveau pour la perte. Il se heurte à ceux qui refusent la disparition de l’ancien monde alors qu’un monde nouveau, une théologie nouvelle frappe à leur porte. Les anti-libéraux considèrent que la disruption est un danger alors que c’est une bonne nouvelle pour renouveler le christianisme et, au-delà, les religions. Mieux encore, c’est une bonne nouvelle pour l’homme.

Le christianisme ne peut plus se renouveler par le changement des formes liturgiques, l’explication des textes bibliques, la valorisation des rites sacramentaux, il ne peut plus se contenter d’améliorer ce qui existe. Il doit intégrer les connaissances actuelles et  cesser de se replier sur lui-même. C’est ce que demandent nos contemporains, parfois sans le dire clairement. »

Hugues Lehnnebach

hlehne@orange.fr

 


[1] Serge Soulié, «  La Maison du rêve », Éditions La Barre Franche. P. 223