Le moi spirituel

Une erreur de Descartes a été de reprendre la thèse de Platon selon laquelle l’âme est séparée du corps. Les philosophes du dix-huitième l’on en général adoptée. Par la suite, en misant sur la raison, l’âme a été mise au rebut. Il n’y avait en effet plus d’objection à rejeter la crainte de l’enfer puisqu’il n’existait plus de survie d’une âme qui, avant de venir s’incarner sur terre, aurait retrouvé à mon décès, le monde des idées en venant s’incarner sur terre dans ma petite personne. La solution adoptée a été de considérer que les êtres humains fonctionnaient comme de vulgaires mécaniques. Freud l’illustre parfaitement. Les pulsions du « ça » déterminent inconsciemment nos réactions. Il n’y aurait aucune dimension spirituelle dans l’individu que je suis. Si je crois en Dieu, ie psychanalyste freudien en cherche la cause dans mon complexe d’Œdipe, donc à mon lien avec mes parents. Et même le génie de la résilience qu’est Cyrulnick pense à peu près la même chose.

Il a fallu attendre le vingt-et-unième siècle pour qu’enfin s’installe peu à peu une autre vision des choses. Le mathématicien Whitehead, auteur des Principia Mathematica et de 30.000 théorèmes, devenu par la suite professeur de philosophie à Harvard, en est l’un des responsables. Un autre l’’est également, Victor Frankl, psychanalyste, créateur de la logothérapie après avoir survécu au camp de la mort d’Auschwitz. Ces deux auteurs ne sont pas les seuls à avoir pensé que l’être humain est habité par une spiritualité mais il vaut la peine de s’arrêter un moment sur l’un et sur l’autre.

Whitehead est le penseur de la théologie du process. « La notion de process implique qu’il y a  à la fois continuité et mouvement, conservation et innovation, persistance et transformation »[1] précise André Gounelle. Pour les théologiens du process, la théologie contemporaine a eu tort de rayer le mot âme de son vocabulaire. Ils pensent que l’âme (psyché) ne désigne pas une substance immatérielle à côté du corps, mais qu’elle correspond à ce que les existentialistes appellent l’existence. Elle diffère de la conscience, et se définit par la continuité de l’expérience. Dieu se manifeste par l’Esprit. « Il se produit une sorte de cohabitation et de compénétration. L’intimité avec soi et avec Dieu déterminent conjointement la vie spirituelle. On peut l’appeler «  auto-transcendance puisqu’en elle, la transcendance divine se rend présente dans le moi ».[2] Le chrétien ne localise pas le siège de son existence dans sa raison ou sa volonté,  mais dans l’esprit qui, simultanément fait partie de son moi et s’en distingue. 

Le docteur Frankl, est le fondateur de la logothérapie. Il a une approche psychologique et psychiatrique qui a révolutionné la psychothérapie. Après avoir fait ses armes auprès de Freud et d’Adler, fréquenté Jung, il a pris ses distances avec ces géniaux auteurs pour la raison simple qu’ils considèrent que l’inconscient religieux est un « ça », une chose qui relève de la facticité, qui détermine la personne. La religiosité pour eux  n’est rien d’autre qu’une affaire de psychosomatique humaine car l’être humain serait déterminé par ses pulsions. Le moi n’est pas maître de ses pulsions disait Freud. La psychanalyse dit Frankl, a alors une conception technicienne, mécaniste. Elle dépersonnalise l’être humain en personnifiant le « ça », les complexes associatifs les différentes instances qui se combattent à l’intérieur de l’ensemble du moi. Frankl a au contraire une toute autre conception de l’homme. Il considère que l’inconscient contient une dimension spirituelle. Ce serait le fondement inconscient de l’existence. Certes ! Le conditionnement psychophysique  détermine en grande partie notre manière d’être. Néanmoins ce qui fonde notre personne, c’est la dimension spirituelle inconsciente ; La totalité de la personne est spirituelle, psychique et physique. Elle ne se réduit pas à un seul tout psychosomatique.

La conscience morale

La conscience morale s’enracine dans l’inconscient. Elle s’ouvre à ce qui n’est pas encore. C’est un possible qui se manifeste par l’intuition. C’est un devoir être individuel.  A côté du « ça » existe donc l’inconscient spirituel. L’être n’est pas seulement un être de raison. Il existe avec l’inconscient spirituel une religiosité inconsciente, une relation inconsciente à Dieu, à la transcendance.

Le Dieu inconscient

Dieu est toujours l’objet de notre aspiration. C’est le Dieu inconscient. Frankl n’en déduit pas du tout que Dieu résiderait en chacun. Mais il pense que l’être est partagé entre raison et foi. Par la raison il est incroyant et pourtant par le sentiment, il croit. Il se peut que très souvent l’être humain refoule cette aspiration spirituelle, cet appel du transcendant. Cela se manifeste par le sentiment de l’absurde, du non-sens de l’existence et peut conduire à une névrose. « Le sujet n’échappe ni aux déterminations psychosociologiques, ni aux déterminations biologiques qui en font un existant historiquement situé. Pourtant il demeure toujours libre d’adopter une attitude non déterminée à l’égard de ses déterminations, en vertu de son aptitude à l’auto-transcendance et à l’auto-distanciation ». L’être  humain est en effet responsable.

H.Lehnebach

 



[1] André Gounelle, Le dynamisme créateur de Dieu, essai sur la théologie du process. Van DIEREN Éd; 1981

[2] Ibid. p. 191.